Ma chère compagne,
Je t’écris ces mots sans savoir s’ils te parviendront jamais, quand ils te parviendront, ni si je serai encore de ce monde au moment où tu les liras.
Tout au long de ma lutte pour l’indépendance de mon pays, je n’ai jamais douté un seul instant que la cause sacrée à laquelle mes compagnons et moi avons consacré toute notre vie finirait par triompher.
Mais ce que nous avons voulu pour notre pays, le droit à une vie honorable, à une dignité sans tache, à une indépendance sans restrictions, le colonialisme belge et ses alliés occidentaux, qui ont trouvé des soutiens directs et indirects parmi certains hauts fonctionnaires des Nations unies, ne l’ont jamais voulu.
Ils ont corrompu certains de nos compatriotes, en ont acheté d’autres, et ont tout fait pour déformer la vérité et salir notre indépendance.
Que pourrais-je dire d’autre ? Que vivant, mort, libre ou en prison, ce n’est pas ma personne qui compte. C’est le Congo, notre peuple malheureux, dont l’indépendance a été transformée en cage où l’on regarde de l’extérieur, tantôt avec bienveillance, tantôt avec mépris, mais toujours avec condescendance.
L’histoire dira un jour son mot, mais ce ne sera pas l’histoire qu’enseignera Bruxelles, Paris, Washington ou les Nations unies, mais celle qu’on enseignera dans les pays libérés du colonialisme et de ses fantoches.
L’Afrique écrira sa propre histoire, et elle sera au nord et au sud du Sahara une histoire de gloire et de dignité.
Ne pleure pas pour moi, ma chère compagne. Je sais que mon pays, aujourd’hui souffrant, saura défendre son indépendance et sa liberté.
Vive le Congo !
Vive l’Afrique !
Patrice
Lettre écrite par Patrice E. Lumumba à sa femme Pauline Lumumba, peu avant son assassinat.
(Texte historiquement diffusé, souvent appelé « la dernière lettre de Lumumba »)




